1990

Dix mots sur l'art

Un peu d'objectivité pourrait peut-être servir à combler le gouffre qui s'est créé entre les différentes façons d'appréhender l'oeuvre d'art.
Un minimum d'objectivité demande qu'il y ait un consensus dans l'évaluation. Il y a consensus aujourd'hui que les artistes comme Courbet, Chardin, Ingres, Renoir et Rodin sont plus intéressants, plus enrichissants, apportent plus aux générations suivantes que Zurbaran, G. Moreau, Bartholdi, Lebrun ou Bouguereau. Ce genre de consensus est répété dans toute l'histoire de l'art. Confronté av ec cette idée, l'artiste contemporain se rebiffe souvent et se plaint d'être catalogué, d'être privé de liberté. Mais dans toute époque un classement se fait ... c'est le tamis de l'histoire.
Depuis la guerre "39-45" combien d'"artistes" appartenant aux tendances à la mode à Paris et ailleurs vont garder une place d'influence dans le XXI° siècle? Réfléchissons : il y a eu le groupe Cobra, les expressionnistes, les expressionnistes abstraits, les géométriques, le pop-art, les tachistes, les nuagistes, les nouveaux réalistes, les hyper-réalistes, les conceptuels, la nouvelle figuration, les minimalistes, l'art pauvre, la figuration critique, l'art éphémère, et tant d'autres. Qu'en dit le consensus à la fin du XX° siècle? On peut discuter sur les noms et sur le nombre. Mais la consécration - les grandes expositions internationales, les livres publiés sur l'oeuvre, l'influence sur les jeunes ... est accordée à peu d'artistes. On peut citer Soulages, Jorn, Fautrier, Alechinsky, César, Tinguely, Oppenheimer, plus quelques autres bien consacrés mais jamais à la mode et souvent très disputés. Comme exemples il y a Kienholz, Dibuffet, Chaissac, Bacon, Lindner, Raoul d'Haese ..tous aujourd'hui dans les grands musées mais mal aimés même par les bureaucrates de la culture. Ces derniers artistes n(ont par reçu les subsides du gouvernement ni les honneurs de l'Etat à leurs débuts. Mais ils ont influencé les jeunes et ils ont été achetés par des collectionneurs bien renseignés. Aujourd'hui le consensus est évident.
Donc dans les 50 dernières années, il y a peut-être quelques dizaines d'artistes qui ont influencé l'avenir. Ce phénomène est répété à toute époque. Alors, quelles sont les qualités requises pour marquer l'histoire? Peut-on les déceler? Peut-être pas, mais on peut, avec du recul, cerner, approcher ces atouts qui sont si estimables. Pour comprendre, pour pouvoir en discuter calmement, il faut partager un langage bien précis. Le vocabulaire proposé ici, les définitions bien explicites, donnent un sens clair à des mots qui aujourd'hui prêtent à la confusion.

1 / CREATEUR : Personne inventive ou imaginative; existe dans tous les métiers. Un banquier invente une meilleure méthode pour gagner de l'argent; un scientifique créé une façon nouvelle pour isoler une molécule, etc... Pas forcément d'oeuvre d'art.

2 / ARTISAN : Selon les dictionnaires, une personne qui maîtrise une technique difficile. Exemples : un menuisier, un potier, un ingénieur électronique, un polisseur, un réparateur de machines à sous, etc... Un artisan peut être créateur ou pas, et certains produisent des oeuvres d'art. Les tombeaux anciens sont remplis d'objets artisanaux dont certains sont devenus ... par consensus ... des oeuvres d'art;

3 / PRATICIEN : Personne qui exerce un métier. Il n'est pas forcément créateur ni artisan ni plasticien, et il peut-être autodidacte : peintre, sculpteur, écrivain, céramiste, photographe, etc... Le praticien produit souvent des oeuvres d'art. En Afrique les Dogons ont fait des oeuvres superbes avec des moyens très primitifs. D'autres exemples d'artistes dits "primitif" : Rousseau, Vivin, Bombois.

4 / PLASTICIEN : D'origine récente, ce mot s'applique à beaucoup de métiers et est ambigu pour les non-initiés. Le mot "plasticien" n'existe que depuis le début du XX° siècle quand le groupe Bauhaus a libéré la langage visuel du sujet. C'était l'origine de tout l'art abstrait.
La structure formelle a toujours existé, même à la préhistoire (voir la Vénus de Lespugne). Mais c'est seulement au XX° siècle qu'on a choisi de célébrer le langage même. Le plasticien utilise consciemment tous les éléments du langage visuel pour construire l' oeuvre. La fonction peut-être publicitaire, narrative, théorique et abstraite, utilitaire ou décorative, et le plasticien peut-être graphiste, peintre, sculpteur, potier, cinéaste, architecte, etc... Une oeuvre d'art peut-être le résultat, même si la fonction est autre.

5 / DECORATEUR : Selon le Dictionnaire Robert: "Décorer : pourvoir d'accessoires destinés à embellir, à rendre plus agréable." Un décorateur peut produire une oeuvre d'art ou pas. Certains décorateurs deviennent auteurs d'oeuvres d'art (consensus), comme les fabricants d'enseignes pour boutiques en fer forgé qui sont aujourd'hui dans les musées.

6 / AUTHENTIQUE : Le consensus général veut que les oeuvres d'art soient "authentiques", mais pas dans le sens vrai-faux. Le Dictionnaire Robert donne ("4me définition par extension XXme") : "qui exprime une vérité profonde de l'individu et non ses habitudes supercielles, des conventions." Donc ni mode ni convention, mais fidélité au vécu.

7 / POMPIER (art) : Le dictionnaire donne "emphatique et prétentieux". Par extension aujourd'hui on considère comme pompier toute oeuvre faite avec le seul but de gagner de l'argent. Donc nous sommes entourés aujourd'hui d'oeuvres pompiers, qu'on appelle en anglais "pot boilers" (ce qui fait bouillir la marmite). Au XIX° siècle ils sont nombreux : Lebrun, Bouguereau, etc.. et aujourd'hui nous avons Warhol, Christo, Vasarely, et beaucoup d'autres. Il y a un manque d'authenticité mais il y a presque toujours une finition habile, la maîtrise du métier, et les oeuvres deviennent souvent simplement décoratives, vide du pouvoir d'émouvoir.

8 / EMOTION : Depuis des siècles les oeuvres d'art ont ... avec un grand consensus ... remué les émotions. Selon le Dictionnaire Robert : "1° Mouvement, agitation, 2+ réaction affective en général intense" et "(Sens affaibli) état affectif, plaisir ou douleur, nettement prononcé". C'est ce dernier qu'on utilise généralement quand le mot concerne l'art. Claudel : "La poésie ne peut
exister sans émotion". Evidemment ceux qui soutiennent que l'idée ou la théorie vaut l'oeuvre excluent l'émotion de leur oeuvre. Mais ceux-là font autre chose que de l'art : travaux expérimentaux, recherches scientifiques, oeuvres théoriques, oeuvres conceptuelles, objets curieux, etc... En fin de compte, la différence est dans le domaine de la subjectivité, car le rôle de l'émotion, de l'intuition, de l'irrationnel, est de créer l'oeuvre d'art; c'est par le rationnel, l'intelligence qu'on arrive a la compréhension et l'évaluation.

9 / ARTISTE : Les définitions données par les dictionnaires sont assez ambigües.
Le Robert : "Quelqu'un qui pratique une technique difficile".
L'Oxford : " Quelqu'un qui fait de son métier un art".
Le Wester : "Quelqu'un qui pratique un art controlé par goût et imagination; une personne douée dans un des beaux arts".
On sent très bien l'embarras des académiciens. Un artiste est un créateur, artisan, praticien, décorateur ou n'importe qui d'autre qui laisse derrière lui une oeuvre d'art.

10 / L'OEUVRE D'ART : la définition la plus difficile à préciser : un objet ou une oeuvre fait de n'importe quel matériau (noble ou commun), ordonnée de telle façon que tous les éléments utilisés (couleur, espace, masse, ligne, rythme, dynamique, échelle et structure) soient unifiés. Le but est de donner expression, d'une façon distillée et intensément émotionnelle, aux qualités humaines que tout le monde partage. Le résultat nous prend aux tripes et pas à la tête. Ces qualités qui font partie du vécu difficilement exprimable délicatesse, charme, sensualité, agressivité, puissance, humour, grâce, vulgarité, dérision, drame, transparence, solidité, monumentalité, etc...) sont perçues à travers le langage utilisé, transformées par la personnalité de l'artiste comme à travers un prisme. La fonction de l'oeuvre est en dehors. Elle peut-être décorative, narrative, ou même l'expression d'une théorie.
L'oeuvre d'art dépasse souvent les intentions de l'auteur. Comme on a vu avec la décoration, les artefactes, souvent artisanales, que les archéologues ont déterrés datant même de la préhistoire, sont acclamées comme des oeuvres d'art (consensus). Sans connaître la fonction de l'objet trouvé on peut donc, sans ambiguïté, sentir son pouvoir d'émotion.
Célébration, commémoration, décoration et dénonciation : jusqu'à nos jours voilà les seules fonctions de l'oeuvre d'art.

Si on accepte pour le moment ce petit vocabulaire, on peut regarder le non-art qui est produit. Les musées en sont pleins, autant que le marché de l'art. Nos récepteurs de sensations sont les cinq sens, mais nous n'avons pas tous les mêmes acuités. Un musicien est rarement un visuel; ni l'un ni l'autre n'ont toujours un nez aiguisé comme un viticulteur. Un grand chef de cuisine peut-être moins sensible des yeux que du palais. Mais dans toute société, primitive ou avancée, la majorité n'est pas très sensible au langage visuel. C'est normal : les besoins élémentaires de toute société font peu appel à la sensibilité visuelle. "L"artiste" a de moins en moins de place dans les sociétés de haute technicité.
Mais quand même la majorité a toujours eu besoin de commémorer, célébrer, dénoncer ou décorer. N'ayant pas la capacité de juger la qualité des oeuvres d'art, elle a toujours fait appel à des conseilleurs. Ce sont les directeurs de galeries, de musées et de revue d'art, ce sont des critiques d'art ou tout simplement experts. Mais ils ne sont forcément plus qualifiés visuellement. C'est pourtant souvent leur choix qui est à la base des collections qui en fin de compte se trouvent léguées aux musées. Les directeurs de musées dans le monde entier ont leurs caves remplies de donations de non-art. Selon la mode de l'époque, on sort certaines oeuvres de la cave et on y fait descendre d'autres.
L'artiste authentique suit sa propre vision du monde; avec le temps, la société va considérer son oeuvre comme de l'art ou bien simplement comme un objet de l'époque, avec une valeur conséquente, ou bien la situer dans une espèce de purgatoire entre les deux pour un temps plus ou moins long. Pour un jugement de valeur, c'est aux acheteurs d'en décider. Le marché de l'art est comme un souk : tout se vend tôt ou tard. Le tamis de l'histoire fera son travail.








Charles Semser

. . . . . . . .

page : 1 . 2 . 3 . 4 . 5 . 6 . 7 . 8 . 9